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à Marie



      Si quelque amoureux passe en Anjou par Bourgueil,

      Voie un pin qui s'élève au-dessus du village,

      Et là, sur le sommet de son pointu feuillage,

      Verra ma liberté triomphe d'un bel oeil,

      Qu'Amour victorieux, qui se plaît de mon deuil,

      Appendit pour trophée et pour servile hommage,

      Afin qu'à tous passants elle fût témoignage

      Que l'amoureuse vie est un plaisant cercueil.

      Je ne pouvais trouver plante plus estimée

      Pour pendre ma dépouille, en qui fut transformée

      La jeune peau d'Atys dessus le mont Idé.

      Mais entre Atys et moi il y a différence,

      C'est qu'il fut amoureux d'un visage ridé

      Et moi d'une beauté qui ne sort que d'enfance.



      Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse,

      Jà la gaie Alouette au ciel a fredonné,

      Et jà le Rossignol doucement jargonné,

      Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse.

      Sus debout! allons voir l'herbelette perleuse,

      Et votre beau rosier de boutons couronné,

      Et vos oeillets mignons auxquels aviez donné,

      Hier au soir, de l'eau d'une main si soigneuse.

      Harsoir, en vous couchant vous jurâtes vos yeux

      D'être plus tôt que moi ce matin éveillée;

      Mais le dormir de l'Aube aux filles gracieux

      Vous tient d'un doux sommeil la paupière sillée.

      Je vais baiser vos yeux et votre beau tétin

      Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin.



      Douce, belle, amoureuse et bienfleurante Rose,

      Que tu es à bon droit aux amours consacrée!

      Ta délicate odeur hommes et Dieux récrée,

      Et bref, Rose, tu es belle sur toute chose.

      Marie pour son chef un beau bouquet compose

      De ta feuille, et toujours sa tête en est parée:

      Toujours cette Angevine, unique Cythérée,

      Du parfum de ton eau sa jeune face arrose.

      Ha Dieu! que je suis aise alors que je te voi

      Eclore au point du jour sur l'épine à requoi,

      Aux jardins de Bourgueil près d'une eau solitaire!

      De toi les Nymphes ont les coudes et le sein,

      De toi l'Aurore emprunte et sa joue et sa main,

      Et son teint la beauté qu'on adore en Cythère.




        "Elégie à Marie"


      Afin que notre siècle et le siècle à venir

      De nos jeunes amours se puisse souvenir,

      Et que votre beauté que j'ai longtemps aimée

      Ne se perde au tombeau par les ans consumée,

      Sans laisser quelque marque après elle de soi,

      Je vous consacre ici le plus gaillard de moi,

      L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre

      Ou longtemps ou jamais par l'âge de ce livre.

      Ceux qui liront les vers que j'ai chantés pour vous,

      D'un style qui varie entre l'aigre et le doux

      Selon les passions que vous m'avez données,

      Vous tiendront pour déesse; et tant plus les années

      En volant s'enfuiront, et plus votre beauté

      Contre l'âge croîtra vieille en sa nouveauté...

      O ma belle maîtresse! hé! que je voudrais bien

      Qu'Amour nous eût conjoints d'un semblable lien,

      Et qu'après nos trépas dans nos fosses ombreuses

      Nous fussions la chanson des bouches amoureuses!

      Que ceux du Vendômois dissent tous d'un accord,

      Visitant le tombeau sous qui je serais mort:

      "Notre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine,

      A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine!"

      Et que les Angevins dissent tous d'une voix:

      "Notre belle Marie aimait un Vendômois..."

      Puisse arriver, après l'espace d'un long âge,

      Qu'un esprit vienne à bas sous le mignard ombrage

      Des Myrtes, me conter que les âges n'ont peu

      Effacer la clarté qui luit de notre feu;

      Mais que de voix en voix, de parole en parole,

      Notre gentille ardeur par la jeunesse vole,

      Et qu'on apprend par coeur les vers et les chansons

      Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons,

      Et qu'on pense amoureux celui qui remémore

      Votre nom et le mien et nos tombes honore!

      Or il en adviendra ce que le ciel voudra;

      Si est-ce que ce livre immortel apprendra

      Aux hommes et au temps et à la renommée

      Que je vous ai six ans plus que mon coeur aimée.




      Date de création : 06/06/2004 @ 14:45
      Dernière modification : 06/06/2004 @ 14:46
      Catégorie : Amours

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