Le temps se passe et, se passant, Madame,
Il fait passer mon amoureuse flamme...
Tous les témoins qui décèlent Amour
Logeaient chez moi: je soupirais le jour,
Le lit m'était un dur camp de bataille,
Et toute nuit j'avais une tenaille
Qui foie et coeur et poumons me pinçait;
Ores ma face honteuse pâlissait,
Puis rougissait; ma voix mal prononcée
De longs soupirs était entre-cassée;
De mes propos je n'achevais le quart,
Comme un rêveur qui songe en autre part.
J'avais toujours votre face céleste
Devant mes yeux, les grâces et le geste,
Le chant, les pas que vous aviez alors
Quand je vous vis danser dessus les bords
De votre Seine...
Incontinent que je reçus la plaie,
Je courus fort à Saint-Germain-en-Laye
Servir mon Roi, bien qu'Amour plus grand Roi
Pour le servir m'appelât tout à soi.
Ni pour piquer, ni pour donner carrière
A mon cheval, je ne laissai derrière
Le chaud désir qui dans mon coeur vivait,
Et compagnon en croupe me suivait,
Ni pour passer le large dos de Seine,
Qui se jouant quatre fois se ramène
D'un vague pli retors et reglissant,
Et quatre fois se remontre au passant,
Je n'étouffai pour les eaux de ce fleuve
Le feu bouillant d'une chaleur si neuve,
Qui comme soufre ou paille s'allumait,
Et tout mon coeur en flammes consumait.
Le court chemin d'un si petit voyage
Me fut plus long que le glacé rivage
Que le Soleil n'échauffe de ses yeux,
Tant il m'était fâcheux et ennuyeux:
Un beau sentier me semblait une ornière,
Une fontaine une creuse rivière,
Les blés un champ de la bise battu,
Un plain chemin un passage tortu...
Or à la fin, piqué d'amour extrême,
Je pique tant mon cheval et moi-même,
Que tout pensif, et le coeur hors du sein,
Troublé d'esprit j'arrive à Saint-Germain.
Là j'oubliai toute ma Poésie,
Là, je perdis raison et fantaisie;
Car, ne pouvant ainsi que je voulois
Chanter mes vers aux oreilles des Rois,
Comme affolé d'une fièvre trop folle,
Je perdis coeur, langue, esprit et parole;
Si que mon Prince en riant connut bien
A signes tels que je n'étais plus mien...
Je m'en allai comme ravi d'émoi,
Non courtisan au lever de mon Roi,
Non bonneter un Seigneur qui peut faire
Plaisir à ceux qui lui veulent complaire;
Mais, me tuant de mon propre couteau,
J'erre tout seul dans le parc du château,
Pensant, rêvant à ce gentil visage
Dont malgré moi j'avais au coeur l'image.
Si quelque ami venait me caresser
Entre-rompant mes pas et mon penser,
Je l'abhorrais, maudissant la fortune
D'avoir trouvé une langue importune...
A la parfin Amour, qui se promène
Avecque moi, hors du bois me ramène,
Et me plantant dessus le haut du mont
Droit vers Paris me fit tourner le front.
Lors m'allégeant d'une ruse gentille
Je humais l'air de cette grande ville,
Coup dessus coup, qui m'entrait dans le coeur
Et m'emplissait de force et de vigueur,
Comme pensant humer la douce haleine
De la beauté qui me tenait en peine.
Et je disais, ha! ville, qu'à bon droit
Tu n'as égale au monde en nul endroit,
Non pour le nom si fameux que tu portes,
Non pour avoir plus que Thèbes de portes,
Riche de biens, riche de citoyens.
Sang généreux de ces premiers Troyens
Que Francion fit abreuver en Seine,
Quand il bâtit au milieu de la plaine
Tes murs, séjour de toute Royauté;
Mais pour celer en ton sein la beauté
D'une sans pair comme toi, qui est telle
Que tout est laid en ce monde auprès d'elle,
Comme il me semble; et si je suis pipé,
Au moins je suis bien doucement trompé...
Pour ce partons et retournons vers celle
Où de l'amour la chance nous appelle.
Je n'avais dit que je monte à cheval,
Au grand galop je descends contre-val
Au premier port, et puis, ayant passée
Seine au long cours en elle entrelacée,
D'un fort ép'ron je brosse le chemin,
Ce me semblait pavé de josimin,
D'oeillets, de lis, et courus si habile
Que j'arrivai comme un songe à la ville,
Un peu devant que le Soleil couchant
Allât le jour dans les ondes cachant.
Lors de fortune en passant par la rue,
Etant la nuit plus noire devenue,
Je vous avise à l'esseuil de votre huis
Comme un qui pense et rêve en ses ennuis.
Lors vous voyant si triste contenance,
De tête en pied à trembler je commence,
Et tellement me laissa la raison
Que tout muet je rentre en la maison,
N'osant troubler votre face abaissée,
Ni vous plongée en si longue pensée...
Date de création : 06/06/2004 @ 14:55
Dernière modification : 06/06/2004 @ 14:55
Catégorie : Amours
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