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La salade




      Lave ta main, blanche, gaillarde et nette,

      Trace mes pas, apporte une serviette,

      Allons cueillir la salade, et faison

      Part à nos ans des fruits de la saison.

      D'un vague pied, d'une vue écartée,

      Deçà delà jetée et rejetée

      Or' sur la rive, ores sur un fossé,

      Or' sur un champ en paresse laissé

      Du laboureur, qui de lui-même apporte

      Sans cultiver herbes de toute sorte,

      Je m'en irai solitaire à l'écart.

      Tu t'en iras, Jamyn, d'une autre part

      Chercher soigneux la boursette touffue,

      La pâquerette à la feuille menue,

      La pimprenelle heureuse pour le sang

      Et pour la rate, et pour le mal de flanc;

      Je cueillerai, compagne de la mousse,

      La réponsette à la racine douce,

      Et le bouton des nouveaux groseliers,

      Qui le Printemps annoncent les premiers.

      Puis, en lisant l'ingénieux Ovide

      En ces beaux vers où d'amour il est guide,

      Regagnerons le logis pas à pas.

      Là recoursant jusqu'au coude nos bras,

      Nous laverons nos herbes à main pleine

      Au cours sacré de ma belle fontaine,

      La blanchirons de sel en mainte part,

      L'arroserons de vinaigre rosart,

      L'engraisserons de l'huile de Provence;

      L'huile qui vient aux oliviers de France

      Rompt l'estomac, et ne vaut du tout rien.

      Voilà, Jamyn, voilà mon souv'rain bien,

      En attendant que de mes veines parte

      Cette exécrable, horrible fièvre quarte

      Qui me consomme et le corps et le coeur,

      Et me fait vivre en extrême langueur.

      Tu me diras que la fièvre m'abuse,

      Que je suis fol, ma salade, et ma Muse:

      Tu diras vrai, je le veux être aussi,

      Telle fureur me guérit mon souci.

      Tu me diras que la vie est meilleure

      Des importuns, qui vivent à toute heure

      Auprès des Rois en crédit et bonheur,

      Enorgueillis de pompes et d'honneur:

      Je le sais bien, mais je ne le veux faire,

      Car telle vie à la mienne est contraire.

      Il faut mentir, flatter et courtiser,

      Rire sans ris, sa face déguiser

      Au front d'autrui, et je ne le veux faire;

      Car telle vie à la mienne est contraire.

      Je suis pour suivre à la trace une Cour

      Trop maladif, trop paresseux, et sourd,

      Et trop craintif; au reste je demande

      Un doux repos, et ne veux plus qu'on pende

      Comme un poignard les soucis sur mon front.

      En peu de temps les courtisans s'en vont

      En chef grison, ou meurent sur un coffre.

      Dieu pour salaire un tel présent leur offre

      D'avoir gâté leur gentil naturel

      Pour amasser trop de bien temporel,

      Bien incertain qui tout soudain se passe

      Et ne vient point à la troisième race.

      Car la Fortune aux retours inconstants

      Ne peut souffrir l'ambitieux longtemps,

      Montrant par lui d'une chute soudaine

      Que c'est du vent que la farce mondaine...

      L'homme ignorant que ses jours sont si brefs

      Ne connaît pas que c'est un jeu d'échecs

      Que notre courte et misérable vie,

      Et qu'aussitôt que la mort l'a ravie,

      Dedans le sac on met tout à la fois

      Rocs, Chevaliers, Pions, Reines et Rois...

      Ah! que me plaît ce vers Virgilian,

      Où le vieillard père Corycian

      Avec sa marre en travaillant cultive

      A tour de bras sa terre non oisive,

      Et vers le soir, sans acheter si cher

      Vin en taverne ou chair chez le boucher,

      Allait chargeant sa table de viandes

      Qui lui semblaient plus douces et friandes

      Avec la faim, que celles des Seigneurs

      Pleines de pompe et de mets et d'honneurs,

      Qui, dédaigneux, de cent viandes changent

      Sans aucun goût, car sans goût ils les mangent...

      La Nature est, ce dit le bon Horace,

      De peu contente, et notre humaine race

      Ne quiert beaucoup; mais nous la corrompons,

      Et par le trop Nature nous trompons.

      C'est trop prêché: donne-moi ma salade.

      El' ne vaut rien, dis-tu, pour un malade.

      Hé, quoi! Jamyn, tu fais le médecin!

      Laisse-moi vivre au moins jusqu'à la fin

      Tout à mon aise, et ne sois triste augure

      Soit à ma vie ou à ma mort future;

      Car tu ne peux ni moi pour tout secours

      Faire plus longs ou plus petits mes jours.

      Il faut charger la barque Stygieuse:

      La barque, c'est la bière sommeilleuse

      Faite en bateau; le maître est le trépas;

      Sans naître ici l'homme ne mourrait pas.

      Fol qui d'ailleurs autre bien se propose:

      Naissance et mort est une même chose.




Date de création : 06/06/2004 @ 15:06
Dernière modification : 06/06/2004 @ 15:06
Catégorie : La nature

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