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Bergerie



      Les chênes ombrageux, que sans art la Nature

      Par les hautes forêts nourrit à l'aventure,

      Sont plus doux aux troupeaux et plus frais aux Bergers

      Que les arbres entés d'artifice ès vergers;

      Des libres oiselets plus doux est le ramage

      Que n'est le chant contraint du Rossignol en cage,

      Et la source d'une eau sautante d'un rocher

      Est plus douce au passant pour la soif étancher,

      Quand sans art elle coule en sa rive rustique,

      Que n'est une fontaine en marbre magnifique

      Par contrainte sortant d'un grand tuyau doré

      Au milieu de la cour d'un Palais honoré.

      Plus belle est une Nymphe en sa cotte agrafée,

      Aux coudes demi-nus, qu'une Dame coiffée

      D'artifice soigneux, toute peinte de fard;

      Car toujours la nature est meilleure que l'art.

      Pour ce je me promets que le chant solitaire

      Des sauvages Pasteurs doit davantage plaire

      (D'autant qu'il est naïf, sans art et sans façon)

      Qu'une plus curieuse et superbe chanson

      De ces maîtres enflés d'une Muse hardie,

      Qui font trembler le ciel sous une tragédie,

      Et d'un vers ampoulé, d'une effroyable voix

      Racontent le malheur des Princes et des Rois.

      Ecoutez donc ici les musettes sacrées

      De ces Bergers, Seigneurs, de diverses contrées,

      Qui font diversement tout ainsi qu'il leur plaît

      D'amoureuses chansons sonner cette forêt...



      Le cerf apprivoisé

      Puisque le lieu, le temps, la saison et l'envie

      Qui s'échauffent d'amour, à chanter nous convie,

      Chantons doncque, Bergers, et en mille façons

      A ces grandes forêts apprenons nos chansons.

      Ici de cent couleurs s'émaille la prairie,

      Ici la tendre vigne aux ormeaux se marie,

      Ici l'ombrage frais va ses feuilles mouvant

      Errantes ça et là sous l'haleine du vent...

      Sus doncques, dans cet antre ou dessous cet ombrage

      Disons une chanson! Quant à ma part, je gage

      Pour le prix de celui qui chantera le mieux

      Un cerf apprivoisé qui me suit en tous lieux.

      Je le dérobai jeune au fond d'une vallée

      A sa mère au dos peint d'une peau martelée,

      Et le nourris si bien que, souvent le grattant,

      Le chatouillant, touchant, le peignant et flattant,

      Tantôt auprès d'une eau, tantôt sur la verdure,

      En douce je tournai sa sauvage nature.

      Je l'ai toujours gardé pour ma belle Toinon,

      Laquelle en ma faveur l'appelle de mon nom;

      Tantôt elle le baise, et de fleurs odoreuses

      Environne son front et ses cornes rameuses,

      Et tantôt son beau col elle vient enfermer

      D'un carcan enrichi de coquilles de mer,

      Où pend une grand dent de sanglier qui ressemble

      En rondeur le Croissant qui se rejoint ensemble.

      Il va seul et pensif où son pied le conduit;

      Maintenant des forêts les ombrages il suit,

      Maintenant il se mire aux bords d'une fontaine,

      Ou s'endort sous le pied d'une roche hautaine;

      Puis il retourne au soir, et gaillard prend du pain

      Tantôt dessus la table, et tantôt en ma main,

      Saute à l'entour de moi et de sa corne essaye

      De cosser brusquement mon mâtin, qui l'abaye,

      Fait bruire son clairon, puis il se va coucher

      Au giron de Toinon qui l'estime si cher.

      Il souffre que sa main le chevestre lui mette

      Plein de houpes de soie, et si douce le traite

      Que sur son dos privé le bât elle lui met.

      Elle monte dessus, et sans crainte le fait

      Marcher entre les fleurs, le tenant à la corne

      D'une main, et de l'autre en cent façons elle orne

      Sa croupe de bouquets et de petits rameaux,

      Puis le conduit le soir à la fraîcheur des eaux

      Et de sa blanche main seule lui donne à boire...


      Le bouc

      Je gage mon grand bouc, qui par mont et par plaine

      Conduit seul un troupeau comme un grand capitaine;

      Il est fort et hardi, corpulent et puissant,

      Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant,

      Qui gratte en se jouant de l'ergot de derrière,

      Regardant les passants, sa barbe mentonnière;

      Il a le front sévère et le pas mesuré,

      La contenance fière et l'oeil bien assuré;

      Il ne doute les loups tant soient-ils redoutables,

      Ni les mâtins armés de colliers effroyables,

      Mais planté sur le haut d'un rocher épineux

      Les regarde passer, et si se moque d'eux.

      Son front est remparé de quatre grandes cornes;

      Les deux proches des yeux sont droites comme bornes

      Qu'un père de famille élève sur le bord

      De son champ qui était naguères en discord;

      Les deux autres, qui sont prochaines des oreilles,

      En douze ou quinze plis se courbent à merveilles

      Comme ondes de la mer, et en tournant se vont

      Cacher dessus le poil qui lui pend sur le front.

      Dès la pointe du jour ce grand bouc ne sommeille,

      N'attend que le pasteur tout le troupeau réveille,

      Mais il fait un grand bruit dedans l'étable, et puis,

      En poussant le crouillet de sa corne, ouvre l'huis,

      Et guide les chevreaux qu'à grands pas il devance

      Comme de la longueur d'une moyenne lance,

      Puis les ramène au soir à pas comptés et longs,

      Faisant sous ses ergots poudroyer les sablons...


      Le gobelet

      J'ai dans ma gibecière un vaisseau fait au tour

      De racine de buis, dont les anses d'autour

      Par artifice grand de même bois sont faites,

      Où maintes choses sont diversement portraites.

      Presque tout au milieu du gobelet est peint

      Un Satyre cornu, qui de ses bras étreint

      Tout au travers du corps une jeune bergère

      Et la veut faire choir dessous une fougère.

      Son couvre-chef lui tombe, et a de toutes parts

      A l'abandon du vent ses beaux cheveux épars,

      Dont elle courroucée, ardente en son courage,

      Tourne loin du Satyre arrière le visage,

      Essayant d'échapper, et de la dextre main

      Lui arrache le poil du menton et du sein,

      Et lui froisse le nez de l'autre main senestre,

      Mais en vain, car toujours le Satyre est le maître.

      Trois petits enfants nus de jambes et de bras

      Taillés au naturel, tous potelés et gras,

      Sont gravés à l'entour; l'un par vive entreprise

      Veut faire abandonner au Satyre sa prise,

      Et d'une infante main par deux et par trois fois

      Prend celle du Bouquin, et lui ouvre les doigts.

      L'autre, plus courroucé, d'une dent bien aiguë

      Mord ce Dieu ravisseur par la cuisse pelue,

      Se tient contre sa grève, et le pince si fort

      Que le sang épandu sur l'ongle lui en sort,

      Et fait signe du doigt à l'autre enfant qu'il vienne,

      Et que par l'autre jambe à belles dents le tienne;

      Mais cet autre garçon pour néant supplié

      Se tire à dos courbé une épine du pied,

      Assis sur un gazon de verte pimprenelle,

      Sans se donner souci de l'autre qui l'appelle.

      Une génisse auprès lui pend sur le talon,

      Qui regarde tirer le poignant aiguillon

      De l'épine cachée au fond de la chair vive,

      Et tellement elle est à ce fait ententive

      Que béante elle oublie à boire et à manger;

      Tant elle prend plaisir à ce petit berger,

      Qui tirant à la fin la pointe de l'épine,

      De douleur se renverse et tombe sur l'échine.

      Un houbelon rampant à bras long et retors

      De ce creux gobelet passemente les bords

      Et court en se pliant à l'entour de l'ouvrage...


      Le merle

      Je mettrai pour celui qui gagnera le prix,

      Un Merle qu'à la glu en nos forêts je pris;

      Puis vous dirai comment il fut serf de ma cage

      Et comme il oublia son naturel ramage.

      Un jour en l'écoutant siffler dedans ce bois

      Je reçus grand plaisir du jargon de sa voix,

      Et de sa robe noire, et de son bec qui semble

      Etre peint de safran, tant jaune il lui ressemble;

      Et pour ce j'épiai l'endroit où il buvait,

      Quand au plus chaud du jour ses plumes il lavait.

      Or' en semant le bord de vergettes gluées,

      Où les premières eaux du vent sont remuées,

      Je me cachai sous l'herbe au pied d'un arbrisseau,

      Attendant que la soif ferait venir l'oiseau.

      Aussitôt que le chaud eut la terre enflammée,

      Et que les bois feuillus hérissés de ramée

      N'empêchaient que l'ardeur des rayons les plus chauds

      Ne vinssent altérer le coeur des animaux,

      Ce Merle ouvrant la gorge, et laissant l'aile pendre

      Comme maté de soif, en volant vint descendre

      Dessus le bord glué, et comme il allongeait

      Le col pour s'abreuver (pauvret qui ne songeait

      Qu'à prendre son plaisir!) se vit outre coutume

      Engluer tout le col et puis toute la plume,

      Si bien qu'il ne faisait en lieu de s'envoler

      Sinon par-ci par-là sur le bord sauteler.

      Incontinent je cours, et prompte lui dérobe

      Sa douce liberté, le cachant sous ma robe;

      Puis, pliant et nouant une cage d'osier

      Et de jonc bien pelé, je le fis prisonnier;

      Et fût que le Soleil se plongeât dedans l'onde,

      Fût qu'il montrât au jour sa belle tresse blonde,

      Fût au plus chaud midi, alors que nos troupeaux

      Etaient en remâchant couchés sous les ormeaux,

      Si bien je le veillai parlant à son oreille,

      Qu'en moins de quinze jours je lui appris merveille,

      Et lui fis oublier sa rustique chanson

      Pour retenir par coeur mainte belle leçon

      Toute pleine d'amour...


Date de création : 06/06/2004 @ 15:08
Dernière modification : 06/06/2004 @ 15:12
Catégorie : La nature

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