... L'autre jour que j'étais, comme toujours je suis,
Solitaire et pensif, car forcer je ne puis
Mon Saturne ennemi, si loin je me promène
Que seul je m'égarai dessus les bords de Seine,
Un peu dessous le Louvre où les Bons-Hommes sont
Enclos étroitement de la rive et du mont.
Là, comme hors de moi, j'accusais la Fortune,
La mère des flatteurs, la marâtre importune
Des hommes vertueux, en vivant condamnés
A souffrir tout malheur des Astres mal tournés;
Je blâmais Apollon, les Grâces et la Muse,
Et le sage métier qui ma folie amuse.
Puis pensant d'une part combien j'ai fait d'écrits
Et voyant d'autre part vieillir mes cheveux gris
Après trente et sept ans, sans que la destinée
Se soit en ma faveur d'un seul point inclinée,
Je haïssais ma vie, et confessais aussi
Que l'antique vertu n'habitait plus ici.
Je pleurais Du Bellay qui était de mon âge,
De mon art, de mes moeurs et de mon parentage,
Lequel après avoir d'une si docte voix
Tant de fois rechanté les Princes et les Rois,
Est mort pauvre, chétif, sans nulle récompense,
Sinon du fameux bruit que lui garde la France.
Et lors tout dédaigneux et tout rempli d'émoi,
Regardant vers le ciel, je disais à part moi:
Quand nous aurions servi quelque Roi de Scythie,
Un Roi Goth ou Gélon, en la froide partie
Où le large Danube est le plus englacé,
Encor notre labeur serait récompensé.
Ainsi versant de l'oeil des fontaines amères,
Dedans mon cerveau creux je peignais des Chimères;
Quand je vis arriver un Devin qui avait
La face de Rembure à l'heure qu'il vivait:
Son front était ridé, sa barbe mal rognée,
Sa perruque à gros poil ni courte ni peignée,
Ses ongles tout crasseux, lequel me regarda
Des pieds jusqu'à la tête et puis me demanda:
"D'où es-tu, où vas-tu, d'où viens-tu à cette heure?
De quels parents es-tu? et où est ta demeure?"
Je lui réponds ainsi: "Je suis de Vendômois,
Je n'ai jamais servi autre maître que Rois,
J'ai longtemps voyagé en ma tendre jeunesse,
Désireux de louange, ennemi de paresse.
A la fin Apollon et ses Soeurs volontiers
En l'antre Thespien m'apprirent leurs métiers,
A bien faire des vers, à bien pousser la lyre,
A savoir fredonner, à savoir dessus dire
Les louanges des Rois, et en mille façons
A savoir marier les cordes aux chansons;
Ils me firent dormir sur leur rive secrète,
Me lavèrent trois fois et me firent Poète,
M'enflammèrent l'esprit de furieuse ardeur
Et m'emplirent le coeur d'audace et de grandeur.
Lors je ne m'attaquai aux vulgaires personnes,
Mais hardi je me pris aux Rois porte-couronnes:
(O docte Roi François, si tu eusses vécu,
J'eusse par ta faveur mon noir destin vaincu!)
Je célébrai Henri et ses oeuvres guerrières,
Voire en tant de façons et en tant de manières
Que les plus nobles Preux qui vivent aujourd'hui
Par l'encre, ne sont pas tant célébrés que lui.
Que me vaudrait ici ses louanges redire,
Puisqu'en mille papiers un chacun les peut lire?
Après je célébrai en mille chants divers
La Reine son Epouse, honneur de l'Univers,
Et fis de tous côtés aux nations étranges
Par le vol de ma plume épandre ses louanges.
Je chantai la grandeur de ses nobles aïeux
Et de terre élevés je les mis dans les cieux;
Je chantai les eaux d'Arne, et Florence sa fille...
Mais ainsi que Vesper la Cyprienne étoile
De plus larges éclairs illumine le voile
De la nuit ténébreuse, et sur tous les flambeaux
Dont le ciel est ardent, les siens sont les plus beaux;
Ainsi et la vertu, la grâce et le mérite
De la sainte et divine et chaste Marguerite,
Fille du Roi François et la soeur de Henri
Et du Duc d'Orléans qui jeune m'a nourri,
Me semblèrent aux yeux sur les autres reluire.
Pour ce je la choisis le sujet de ma lyre,
Laquelle, ayant l'esprit de son père, eut à gré
Le labeur que j'avais à ses pieds consacré,
Et comme vertueuse et d'honneur toute pleine,
S'opposant à mon mal, charitable mit peine
D'avancer ma fortune, et fille et soeur d'un Roi
Daigna bien, ô bonté! se souvenir de moi.
Mais en perdant, hélas! sa clarté coutumière,
Comme aveugle je suis demeuré sans lumière...
Fleur et perle de prix, Marguerite parfaite!
Après que la bonté de Nature t'eut faite,
Assemblant pour t'orner une confection
De ce qui est plus rare en la perfection,
Elle en rompit le moule, afin que sans pareille
Tu fusses ici-bas du monde la merveille.
Que te dirai-je plus? après avoir usé
Cordes et luth et fût, je me suis abusé
A chanter ces Seigneurs, comme celui qui porte
En lieu de son loyer une espérance morte...
L'autre jour que j'étais au temple à Saint-Denis,
Regardant tant de Rois en leurs cachettes mis,
Qui naguères faisaient trembler toute la France,
Qui tous enflés d'orgueil, de pompe et d'espérance,
Menaient un camp armé, tuaient et commandaient,
Et de leur peuple avaient les biens qu'ils demandaient,
Et les voyant couchés, n'ayant plus que l'écorce
Comme bûches de bois sans puissance ni force,
Je disais à part moi: Ce n'est rien que des Rois;
D'un nombre que voici, à peine deux ou trois
Vivent après leur mort pour n'avoir été chiches
Vers les bons écrivains et les avoir fait riches.
Puis me tournant, hélas! vers le corps de Henri,
Je disais: O mon Roi, qui vivant as chéri
Les Muses, qui sont soeurs des armes valeureuses,
Ton âme puisse vivre entre les bienheureuses;
Au haut de ton cercueil soient toujours fleurissants
Les beaux oeillets pourprés et les lis blanchissants,
Et leur suave odeur jusqu'au ciel à toi monte,
Puisque de ton Ronsard tu as tant fait de compte!
Je porterais mon mal beaucoup plus aisément,
Si, en fraudant les bons, le sort incessamment
N'avançait les méchants; mais, quand en mon courage
Je vois tout aller mal, de deuil presque j'enrage.
Je me fâche de voir les hommes étrangers,
Changeurs, postes, plaisants, usuriers, mensongers,
Qui n'ont ni la vertu ni la science apprise,
Posséder aujourd'hui tous les biens de l'Eglise.
De là sont procédés tant d'abus infinis,
Et tu les vois, ô Dieu, et tu ne les punis!
Et nous, sacré troupeau des Muses, qui ne sommes
Usuriers, ni trompeurs, ni assassineurs d'hommes,
Qui portons Jésus-Christ dans le coeur arrêté,
Ne sommes avancés sinon de pauvreté:
Lambin, Dorat, Turneb, lumières de notre âge,
Doctes et bien vivants en donnent témoignage...
Toi qui viens après moi, qui verras en maints lieux,
De mes écrits épars le titre ambitieux
De Francus, Francion, et de la Franciade
Qu'égaler je devais à la Grecque Iliade,
Ne m'appelle menteur, paresseux ni peureux:
J'avais l'esprit gaillard et le coeur généreux
Pour faire un si grand oeuvre en toute hardiesse,
Mais au besoin les Rois m'ont failli de promesse;
Ils ont tranché mon cours au milieu de mes vers;
Au milieu des rochers, des forêts, des déserts,
Ils ont fait arrêter par faute d'équipage
Francus qui leur donnait Ilion en partage...
Date de création : 06/06/2004 @ 15:23
Dernière modification : 06/06/2004 @ 15:23
Catégorie : Vers biographiques
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