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Vocation



      Puisque Dieu ne m'a fait pour supporter les armes,

      Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes,

      En imitant les faits de mes premiers aïeux,

      Si ne veux-je pourtant demeurer ocieux;

      Ains comme je pourrai, je veux laisser mémoire

      Que j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire,

      Afin que mon renom, des siècles non vaincu,

      Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu

      Caressé d'Apollon et des Muses aimées,

      Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées.

      Pour elles à trente ans j'avais le chef grison,

      Maigre, pâle, défait, enclos en la prison

      D'une mélancolique et rhumatique étude,

      Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude,

      Afin qu'en me tuant, je pusse recevoir

      Quelque peu de renom pour un peu de savoir.

      Je fus souventes fois retancé de mon père,

      Voyant que j'aimais trop les deux filles d'Homère,

      Et les enfants de ceux qui doctement ont su

      Enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu;

      Et me disait ainsi: "Pauvre sot, tu t'amuses

      A courtiser en vain Apollon et les Muses.

      Que te saurait donner ce beau chantre Apollon,

      Qu'une lyre, un archet, une corde, un fredon,

      Qui se répand au vent ainsi qu'une fumée

      Ou comme poudre en l'air vainement consumée?

      Que te sauraient donner les Muses qui n'ont rien,

      Sinon autour du chef je ne sais quel lien

      De myrte, de lierre; ou d'une amorce vaine

      T'allécher tout un jour au bord d'une fontaine,

      Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer

      Ton cerveau mal rassis et béant composer

      Des vers qui te feront, comme plein de manie,

      Appeler un bon fol en toute compagnie?

      "Laisse ce froid métier qui jamais en avant

      N'a poussé l'artisan, tant fût-il bien savant,

      Mais avec sa fureur qu'il appelle divine,

      Meurt toujours accueilli d'une pâle famine.

      Homère, que tu tiens si souvent en tes mains,

      Qu'en ton cerveau malsain comme un dieu tu te peins,

      N'eut jamais un liard; sa Troyenne vielle

      Et sa Muse qu'on dit qui eut la voix si belle

      Ne le surent nourrir, et fallait que sa faim

      D'huis en huis mendiât le misérable pain.

      Laisse-moi, pauvre sot, cette science folle:

      Hante-moi les palais, caresse-moi Bartole

      Et d'une voix dorée, au milieu d'un parquet,

      Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet,

      Et, fumeux et sueux, d'une bouche tonnante

      Devant un président mets-moi ta langue en vente.

      On peut par ce moyen aux richesses monter,

      Et se faire du peuple en tous lieux bonneter.

      Ou bien, embrasse-moi l'argenteuse science

      Dont le sage Hippocras eut tant d'expérience,

      Grand honneur de son île; encor que son métier

      Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier

      Des biens et des honneurs, et à la poésie

      Sa soeur n'a rien laissé qu'une lyre moisie.

      Ne sois donc paresseux d'apprendre ce que peut

      La Nature en nos corps, tout cela qu'elle veut,

      Tout cela qu'elle fuit; par si gentille adresse,

      En secourant autrui on gagne la richesse.

      Ou bien si le désir généreux et hardi,

      En t'échauffant le sang, ne rend accouardi

      Ton coeur à mépriser les périls de la terre,

      Prends les armes au poing et va suivre la guerre,

      Et d'une belle plaie en l'estomac ouvert

      Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert.

      Par si noble moyen souvent on devient riche,

      Car envers les soldats un bon Prince n'est chiche"...

      Oh! qu'il est malaisé de forcer la nature!

      Toujours quelque génie ou l'influence dure

      D'un astre nous invite à suivre malgré tous

      Le destin qu'en naissant il versa dessus nous.

      Pour menace ou prière, ou courtoise requête

      Que mon père me fît, il ne sut de ma tête

      Oter la poésie, et plus il me tançait,

      Plus à faire des vers la fureur me poussait.

      Je n'avais pas douze ans, qu'au profond des vallées,

      Dans les hautes forêts des hommes reculées,

      Dans les antres secrets de frayeur tout couverts,

      Sans avoir soin de rien je composais des vers;

      Echo me répondait, et les simples Dryades,

      Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades,

      Aigipans qui portaient des cornes sur le front

      Et qui ballant sautaient comme les chèvres font,

      Et les Nymphes suivant les fantastiques fées

      Autour de moi dansaient à cottes agrafées.

      Je fus premièrement curieux du latin:

      Mais, voyant par effet que mon cruel destin

      Ne m'avait dextrement pour le latin fait naître,

      Je me fis tout Français, aimant certes mieux être

      En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier,

      Que d'être sans honneur à Rome le dernier.

      Donc, suivant ma nature aux Muses inclinée,

      Sans forcer autre-part ma propre destinée,

      J'enrichis notre France, et pris en gré d'avoir

      En servant mon pays plus d'honneur que d'avoir...




Date de création : 06/06/2004 @ 15:25
Dernière modification : 06/06/2004 @ 15:25
Catégorie : Vers biographiques

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